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La fiction des sciences sociales : sur quelques usages de la littérature chez Albert O. Hirschman

 

Notice

Type:   Article
 
Titre:   La fiction des sciences sociales : sur quelques usages de la littérature chez Albert O. Hirschman
 
Auteur(s):   Loyer, Emmanuelle (1968-...) - Centre d'histoire de Sciences Po (Auteur)
 
In:   La Revue Tocqueville
 
Date de publication:   2010
 
Éditeur:   CANADA  :  University of Toronto Press
 
Volume:   31
 
Numéro:   2
 
Pages:   81-95  p.
 
ISSN:   0730479X
 
Résumé:   [fr] La présence de références littéraires dans un texte de sciences sociales est toujours étonnante, voire détonante. Même limitée à orner la prose scientifique un peu rêche d’un social scientist cultivé, la littérature jure traditionnellement avec l’habitus rationaliste de jeunes sciences sociales à la conquête de leur scientificité. La chose n’est pourtant pas absolument exceptionnelle. On se souvient certes de Pierre Bourdieu mobilisant Virginia Woolf, Faulkner et Joyce comme appui critique de ce qu’il nomma « l’illusion biographique »1. Néanmoins, la présence prégnante, variée, riche et à usages multiples de textes littéraires dans l’œuvre d’Albert Hirschman retient l’attention. Est-il si fréquent de voir réunies en bibliographie finale d’un article fort sérieux dix références (parmi lesquelles Bernard Manin, John Stuart Mill, John Rawls) dont les trois dernières sont : Anton Tchekhov, Anthony Trollope et W. B. Yeats ?2 Ce qui frappe, outre la fréquence du recours à la littérature chez Hirschman, c’est bien la dignité de son statut, à égalité avec le savoir empirique ou théorique des sciences sociales : elle n’est nullement cantonnée aux notes de bas de page, elle se mêle à égalité avec d’autres sources et apparaît le plus souvent dans le corps même du texte. De toute évidence, en cela aussi, Hirschman est un franc-tireur, peu accessible aux interdits, autocensures et réflexes intellectuels du métier. On voudrait ici réfléchir à cette présence intrigante de la littérature, en cartographier les usages et en saisir la signification profonde, sinon les motivations. En effet, cette contribution s’intègre à une proposition de recherches bien plus large qui a vu, depuis plusieurs années, un remaniement sensible des rapports entre littérature et sciences sociales. Si les chercheurs en sciences sociales travaillent depuis longtemps, et non sans conflit avec les littéraires, sur l’objet même de la littérature ; s’il leur arrive d’utiliser tel ou tel exemple pris dans leur corpus littéraire personnel pour appuyer une démonstration inventée ailleurs, le statut fictionnel de la littérature reste une épine méthodologique dans le maniement toujours délicat, précautionneux, angoissé qu’en font les sociologues, anthropologues, historiens ou politistes. Or, depuis peu, certains ont pris le risque de prendre la littérature au sérieux, en faisant l’hypothèse qu’elle serait porteuse d’un savoir en sciences sociales, de connaissances spécifiques sur l’historicité, le monde social et ses catégories de classement, sur la validité d’un point de vue et la force de visions alternatives3. Ce mouvement est d’autant plus légitime que les sciences sociales dans leur ensemble ont vécu un « tournant critique » qui les a contraintes à rabattre leurs prétentions de connaissance de la totalité sociale et entamé leur capital de confiance dans la validité des procédures scientifiques qu’elles utilisaient4. L’heure est au doute et c’est l’heure de la littérature. De ce point de vue aussi, Hirschman est un précurseur. Chez lui, la littérature peut obéir à des fonctions simples d’illustration, mais elle est plutôt un moteur de sens, un opérateur herméneutique et critique essentiel. Au fur et à mesure, et inégalement selon les textes – on s’appuiera essentiellement ici sur Bonheur privé, action publique, Défection et prise de parole et Un certain penchant à l’autosubversion – la littérature apparaît comme une alliée dans l’opération de déstabilisation de l’expertise économique menée avec humour, virulence et constance par Hirschman ; alliée également dans la critique de ce qu’il a baptisé les « rhétoriques intransigeantes ». Finalement, faisons l’hypothèse qu’elle rencontre exemplairement la posture critique d’Albert Hirschman, son principe de « modestie théorique » et son ambition démocratique.
 
 

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