Co-auteur
  • SEGRESTIN Denis (1)
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  • Partie ou chapitre de livre (1)
  • Compte-rendu d’ouvrage (1)
  • Thèse de doctorat (1)
On analyse ici la structure et la dynamique d’un champ économique : le champ des opérations de LBO (acquisition d’entreprises par endettement) en France dans les années 2000. À partir de données relationnelles et de documents couvrant la période 2000-2010, nous tentons d’en expliquer l’explosion et l’implosion en identifiant trois mécanismes opérant à des échelles de temps distinctes et superposées : l’hégémonie financière, la coopération entre concurrents et la réaction aux crises. L’article illustre une manière d’utiliser l’analyse de réseaux sociaux afin de formaliser un champ organisationnel et d’articuler structure et processus dans des ordres sociaux de niveau intermédiaire.

Cet article traite de la financiarisation des entreprises françaises à partir du cas spécifique des fonds d’investissement et des opérations d’acquisition avec effet de levier (Leveraged Buy-Out ou LBO ). Il tente d’évaluer deux thèses en présence : celle du changement par invasion d’acteurs étrangers et celle du changement par conversion de l’élite économique française. Dans ce but, il analyse la structure du champ des fonds d’investissement en France dans les années 2000 – en particulier son mode de différentiation et d’intégration – puis décrit les conditions – économiques, politiques et idéologiques – qui ont favorisé son émergence et son intégration dans le capitalisme français depuis les années 1980. La thèse de l’invasion n’est pas adéquate en raison de la structure particulière du champ qui n’est pas totalement dominé par les acteurs anglo-américains. La thèse de la conversion est plus pertinente mais n’est pas totalement satisfaisante : la conversion de masse se fait dans les années 1990, lorsque le champ a déjà émergé et s’est stabilisé. L’émergence de ce champ d’action stratégique serait plutôt due à la fusion de segments centraux et périphériques, et il a pu élargir son périmètre à la faveur de la modification du contexte structurel des années 1990-2000.

La thèse interroge les transformations du capitalisme français à partir d’une technique d’acquisition de sociétés par endettement nommée Leveraged Buy-Out (LBO). Grâce au recueil de matériaux quantitatifs et qualitatifs, la thèse examine les conditions dans lesquelles les banquiers, les investisseurs et les dirigeants d’entreprise mobilisent cette « arme organisationnelle » et elle pénètre jusque dans l’entreprise pour en évaluer les effets. Le LBO révèle une transformation à la fois étendue et limitée du capitalisme français durant les dernières décennies. L’étendue du changement peut se mesurer à la croissance spectaculaire de ces opérations et à la diversité des acteurs qui participent au champ. Elles produisent de la valeur disponible qui permet aux investisseurs et aux dirigeants de constituer des fortunes considérables. Elles accélèrent le processus de destruction créatrice, le processus de rationalisation productive et recomposent le pouvoir dans l’entreprise. Mais l’arme organisationnelle a fait l’objet d’une traduction dans le langage du capitalisme français et a due être appropriée par les banquiers et les dirigeants. Le LBO est en quelque sorte auto-limité : sa mécanique comporte une fragilité intrinsèque qui peut déboucher sur des faillites d’entreprise et sur des bulles de crédit. Enfin, les plans de création de valeur peuvent manquer leur objectif car ils s’affrontent à la déstabilisation de l’ordre social d’entreprise due au changement de propriétaire et à l’incertitude sur son attitude future. Au final, le LBO tient son pouvoir paradoxal du fait qu’il contribue à faire bifurquer le capitalisme français loin du « compromis d’après-guerre » tout en conservant les aspects traditionnels de sa structure institutionnelle.