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Légalistes et transgresseurs : le rapport paradoxal des élites dirigeantes aux règles sociales

 

Notice

Type:   Article
 
Titre:   Légalistes et transgresseurs : le rapport paradoxal des élites dirigeantes aux règles sociales
 
Auteur(s):   Lascoumes, Pierre (1948-...) - Centre d'études européennes et de politique comparée (Auteur)
 
In:   Criminologie
 
Date de publication:   2016-06
 
Éditeur:   Les Presses de l'Université de Montréal
 
Volume:   49
 
Numéro:   1
 
Pages:   15-24  p.
 
ISSN:   03160041
 
DOI:   10.7202/1036192ar
 
Résumé:   [fr] La question de la place des normes dans l’exercice du pouvoir a été une constante de mes travaux depuis le milieu des années 1970. Cet énoncé est bien sûr un constat rétrospectif, et en partie la rationalisation d’un parcours. Cependant les enquêtes que j’ai commencées alors, mais aussi une préoccupation théorique régulière, m’ont conduit dans cette direction. Plus précisément, et même si je ne l’avais pas encore clairement formulé à l’époque, c’est le paradoxe du rapport des élites dirigeantes aux règles sociales que j’ai sous des formes diverses cherché à clarifier. D’un côté, ce sont les élites politiques, administratives et économiques qui ont la responsabilité de définir les lois communes (produire les lois, les règlements et les modèles de comportement). Elles revendiquent cette activité comme un attribut de puissance. C’est aussi pour elles un moyen de justifier leur domination en mettant en valeur leur capacité à définir « l’intérêt général », à oeuvrer de façon désintéressée au bénéfice de la collectivité. Mais d’un autre côté, les élites dirigeantes sont un groupe social comme les autres, « normal » au sens de Durkheim, et elles entretiennent comme les autres catégories sociales des rapports ambivalents, voire conflictuels, avec les normes sociales. Y compris avec celles qu’elles ont elles-mêmes produites. Cependant, la visibilité et la dangerosité sociale de leurs transgressions demeurent très faibles. Je soutiens aujourd’hui qu’un ensemble de dispositifs de neutralisation et de restauration sont à l’oeuvre qui préservent les élites déviantes de la stigmatisation et des risques de délégitimation qui en découlerait. C’est au fond la principale conclusion du travail de synthèse que nous avons réalisé avec Carla Nagels dans la Sociologie des élites délinquantes qui confronte le bilan des travaux sur « la criminalité en col blanc » avec ceux portant sur « la corruption politique ». Bien que traités le plus souvent séparément, ces deux domaines de recherche convergent pour montrer la constance des abus de fonction (basés sur des mandats privés ou publics) et le haut niveau de la tolérance sociale (réaction formelle et informelle) à leur égard. Le dossier réalisé pour la revue Criminologie m’offre l’opportunité d’un regard récapitulatif sur mon travail de recherche. Il ne s’agit pas de montrer de façon narcissique une « magnifique avancée vers la connaissance », ou « l’édification systématique d’une théorie ». Mon but est plutôt de rappeler le lent développement d’une démarche de près de quarante années avec ses aléas et ses bifurcations, ses emprunts et ses bifurcations. Il s’agit d’essayer de comprendre les étapes qui ont marqué ce programme, les conditions épistémologiques qui l’ont rendu possible et les prolongements que d’autres, peut-être, seront susceptibles de lui donner en l’enrichissant ou le déconstruisant. Je résumerai ainsi ce parcours en trois étapes. Le point de départ a été une entrée par la réaction sociale en montrant son caractère différentiel et les avantages d’une faible pénalisation de la délinquance des élites. Puis, pour rendre compte des multiples voies alternatives de traitement de ces transgressions, je me suis intéressé aux dynamiques de jeux avec les règles et aux compétences sociales que ces stratégies d’appropriation et d’évitement exigent. Finalement, c’est l’étude des techniques de neutralisation et des rites de restauration de la délinquance des élites qui m’a intéressé dans la mesure où elle permet de comprendre un peu mieux le maintien de la légitimité sociale d’acteurs transgressifs et leur capacité de résistance à la stigmatisation. C’est à partir de 1975 que Philippe Robert, qui dirigeait alors le Service d’études pénales et criminologiques (SEPC) au ministère de la Justice à Paris où j’avais été engagé deux ans plus tôt, m’a orienté vers le white-collar crime, c’est-à-dire la déviance et la délinquance des élites surtout économiques et secondairement politiques. Lecteur attentif des revues anglo-saxonnes, il avait repéré la place croissante accordée en Amérique du Nord à ce domaine.
 
 

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