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  • BERTRAND Romain (1)
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Dix ans après sa mise en place en 1946, la départementalisation, processus par lequel les quatre « vieilles colonies » sont transformées en départements français d’outre-mer (DOM), est critiquée par les élites sociales et politiques « domiennes ». En Guyane, les enseignants créoles s’appuient particulièrement sur la survivance d’inégalités salariales en leur défaveur pour dénoncer la réalité décolonisatrice de la départementalisation et affirmer la continuité d’une logique coloniale dans les rapports socioprofessionnels entre les enseignants en Guyane. La mobilisation des enseignants créoles qui s’ensuit dans les années 1950, afin d’obtenir une égalité des traitements avec les enseignants qui proviennent de la « métropole », met alors en relief un double clivage : d’une part, un clivage social entre Créoles et Métropolitains, d’autre part un clivage politique entre autonomistes et départementalistes. Pourtant, cette mobilisation permet en retour aux enseignants créoles guyanais de bénéficier d’un régime que l’on pourrait qualifier de proche des politiques de discrimination positive. Elle favorise également leur entrée sur la scène politique locale dont, à partir des années 1960, ils deviennent les acteurs majeurs. La départementalisation est donc un accélérateur du renouvellement des élites sociales et politiques guyanaises. En somme, en Guyane, au cours de la transition du statut colonial au statut départemental, continuité coloniale et discontinuité post-coloniale sont les deux faces d’un processus de recomposition sociale et politique, au cours duquel les enseignants créoles guyanais deviennent une élite dirigeante de leur département.

À travers le cas de la Guyane, « vieille colonie » érigée en département français en 1946, cette communication s’intéresse aux finalités de l’enseignement scolaire de l’histoire en situation post-coloniale. Il s’agit de montrer qu’outre ses finalités cognitives et pratiques propres à chaque discipline scolaire, l’enseignement de l’histoire, dans cet espace et dans cette temporalité, répond à un objectif politique manifeste : donner des référents culturels aux différents projets politiques qui s’énoncent, alternativement ou simultanément, en Guyane.

À la suite de la départementalisation des vieilles colonies française en 1946, le préfet devient le chef des services de l’État de ces territoires. En Guyane, si dans un premier temps les populations se félicitent de cette inédite rencontre administrative, cette dernière ne s’en trouve pas moins, dans un second temps, bouleversée très rapidement. À partir du milieu des années 1950, la vie politique s’articule en effet entre une gauche locale créole et autonomiste et une droite départementaliste affiliée aux partis hexagonaux et taxée d’être sous la coupe du préfet. Les enseignants engagés dans les mouvements de cette gauche locale sont les principaux acteurs de cette inédite bipolarisation de la vie politique qui se traduit par de violents conflits. Prenant la mesure de ce phénomène à partir de rapports du préfet, le Gouvernement promulgue le 15 octobre 1960 une ordonnance qui prévoit sur proposition de ce même préfet le rappel d’office dans l’Hexagone des fonctionnaires perçus comme de virulents propagandistes d’idées subversives, au premier rang desquels se placent les enseignants autonomistes. Cet article montre comment en moins de vingt ans, l’opposition entre le préfet et les enseignants autonomistes donne à voir un nouvel espace politique dans l’ensemble national. Celui-ci se caractérise par une recomposition politique au cours de laquelle les enseignants créoles guyanais deviennent une élite dirigeante de leur département à la fois opposée et alliée à un préfet d’Outre-mer exerçant des pouvoirs exorbitants au nom de la crainte d’un séparatisme.

Cette thèse s’est donnée pour objet l’étude du fonctionnement de l’État colonial en Guyane française au prisme de son action dans le domaine scolaire entre 1930 et 1951, soit la seule période pendant laquelle ce territoire se trouve scindé en deux entités administratives coiffées, cependant, par un même gouverneur. Au cœur de cette recherche réside l’hypothèse d’une singularité, dans une double perspective sociale et politique, de l’expérience coloniale guyanaise des années 1930 et 1940 – laquelle a conduit à forger les notions de « colonie-département » et d’« assimilation différenciée ». L’enquête menée articule ainsi histoire sociale de groupes professionnels issus du milieu éducatif et des sociabilités militantes, anthropologie des sociétés autochtones de l’intérieur amazonien et sociologie de l’Etat et des politiques publiques. Ce faisant, cette étude entend contribuer, d’une part, à une meilleure compréhension de l’Etat colonial à partir du cas trop souvent délaissé d’une « vieille colonie » ; de l’autre, à une histoire de la République donnant toute leur place aux Outre-mers.